{"id":528,"date":"2020-11-23T15:39:53","date_gmt":"2020-11-23T14:39:53","guid":{"rendered":"https:\/\/graphoui.org\/dakar-bruxelles-labo\/?p=528"},"modified":"2020-11-23T16:30:20","modified_gmt":"2020-11-23T15:30:20","slug":"babacar-ndoye-urbaniste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/graphoui.org\/dakar-bruxelles-labo\/babacar-ndoye-urbaniste\/","title":{"rendered":"Babacar Ndoye :  Urbaniste"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-normal-font-size\"><em>Conversation avec Rosa Spaliviero, Armin Kane, Piniang, Mamadou Khouma Gueye \/ Dakar \u2013 janvier 2019<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Le quartier de Niaye Thiokers c\u2019\u00e9tait un peu les rescap\u00e9s des villages L\u00e9bous, des Pencs L\u00e9bous qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s vers la M\u00e9dina. Quand on parle des douze Pencs de Dakar, c\u2019est douze familles L\u00e9bous qui ont sign\u00e9 des titres fonciers de propri\u00e9t\u00e9 avec les colons \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Au pr\u00e9alable il y avait les Mandingues, mais il y avait des histoires entre les L\u00e9bous et les Mandingues, apr\u00e8s les Mandingues sont partis les L\u00e9bous sont rest\u00e9s.<br>Vous parlez de la M\u00e9dina, Malick Sy, c\u2019est un peu la fronti\u00e8re entre le Plateau et le quartier indig\u00e8ne. C\u2019est tr\u00e8s simple, vous allez dans tous les quartiers coloniaux de toutes les villes coloniales, les colons \u00e9taient sur le \u00ab\u2009plateau\u2009\u00bb, toujours en hauteur, physiquement, g\u00e9ographiquement, ils se positionnaient comme on fait en France : les ch\u00e2teaux sont en hauteur, ou avec une douve autour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Cet esprit d\u2019am\u00e9nagement des espaces de vie (on ne parlait pas d\u2019urbanisme \u00e0 l\u2019\u00e9poque, m\u00eame si c\u2019est quand m\u00eame \u00e7a, de l\u2019urbanisme), c\u2019est lorsqu\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit pour que les usagers puissent utiliser l\u2019espace de la meilleure mani\u00e8re possible, y compris en tenant compte des raisons politiques et s\u00e9curitaires. Le quartier de Niaye Thiokers est une cons\u00e9quence de \u00e7a. Vous prenez la cit\u00e9 Lat Dior, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 vous avez le march\u00e9 Sandaga, apr\u00e8s vous avez le deuxi\u00e8me et le troisi\u00e8me camp. La cit\u00e9 Lat Dior c\u2019\u00e9tait les sous-officiers, apr\u00e8s vous aviez les officiers, apr\u00e8s vous avez l\u2019\u00c9cole des Arts. Donc si vous regardez toute cette partie-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la barri\u00e8re s\u00e9curitaire qui prot\u00e9geait Le Plateau de Niaye Thiokers. Apr\u00e8s vous avez Rebeuss, c\u2019\u00e9tait la prison, il n\u2019y avait rien\u2026<br>Au d\u00e9but, il n\u2019y a pas eu d\u2019urbanisation visible en termes d\u2019assainissement, il n\u2019y a pas d\u2019eau, c\u2019\u00e9tait vraiment un quartier tr\u00e8s pr\u00e9caire\u2026 Quand on disait qu\u2019on habitait \u00e0 Niaye Thiokers les gens pensaient : c\u2019est des bandits, c\u2019est des pauvres, socialement c\u2019est des gens qui sont en difficult\u00e9. En fait, historiquement c\u2019\u00e9tait des \u00e9trangers qui habitaient \u00e0 Niaye Thiokers. Ils travaillaient sur le Plateau de Dakar. C\u2019\u00e9tait pas vraiment des habitations, c\u2019\u00e9tait plus des baraques, des baraquements en bois, en paillotes, comme \u00e0 Fass \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Petit \u00e0 petit, le quartier s\u2019est urbanis\u00e9 sans vraiment une strat\u00e9gie organis\u00e9e par l\u2019\u00c9tat pour donner des orientations sp\u00e9cifiques, pour d\u00e9finir un usage social, s\u00e9curitaire, environnemental et toutes les dynamiques de l\u2019urbain dit classique. Il suffit de monter au Plateau on voit vraiment la diff\u00e9rence. Le Plateau est \u00e0 un kilom\u00e8tre m\u00eame pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Nous on habitait \u00e0 la cit\u00e9 Lat Dior et il y avait le terminus des cars rapides qui faisait l\u2019angle et la route qui descendait vers la corniche. En fait le transport des cars rapides c\u2019\u00e9tait vraiment le transport indig\u00e8ne. Il ceinture le quartier. Il est jamais pass\u00e9 dans le centre-ville de Dakar, quartier Chancellerie, Ambassade fran\u00e7aise\u2026 actuellement encore les cars rapides ne passent pas dans ces quartiers, ils les contournent comme ils contournaient le Plateau. Et aujourd\u2019hui, l\u2019\u00c9tat a encore cette dynamique d\u2019am\u00e9nagement un peu\u2026 de s\u00e9gr\u00e9gation, qui a pour cons\u00e9quences des quartiers comme Niaye Thiokers. Vous allez dans le quartier de Ta\u00efba \u00e0 Grand Dakar, c\u2019est le m\u00eame principe\u2026 Malheureusement, cette dynamique-l\u00e0 existe encore dans des quartiers dits \u00ab\u2009urbanis\u00e9s\u2009\u00bb \u00e0 Dakar : c\u2019est une cons\u00e9quence des am\u00e9nagements colons\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Remettre les espaces \u00e0 plat ce serait dommage parce que le patrimoine immat\u00e9riel, je pense que c\u2019est int\u00e9ressant de le garder. Mais maintenant la population a augment\u00e9 (en 1960 on \u00e9tait 300\u2009000 habitants, aujourd\u2019hui dans la r\u00e9gion de Dakar, on est \u00e0 3\u2009700\u2009000, bient\u00f4t 4 millions). Donc le quartier de Niaye Thiokers a forc\u00e9ment subi cette pouss\u00e9e d\u00e9mographique. La cons\u00e9quence c\u2019est forc\u00e9ment qu\u2019il est plus visible. Pas forc\u00e9ment en bien ou en mal, mais on se rend compte qu\u2019il y a un \u00ab\u2009bouillon de culture\u2009\u00bb qui risque d\u2019exploser. Il faut vraiment r\u00e9fl\u00e9chir et regarder comment le quartier a mut\u00e9, pourquoi il a mut\u00e9, quelles sont les cons\u00e9quences sur les quartiers limitrophes, quel est le lien qu\u2019on peut avoir avec \u00e7a : l\u2019histoire, le patrimoine\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Si on n\u2019essaye pas de comprendre l\u2019histoire, on va toujours se perdre. Quand on \u00e9tait petit, la cit\u00e9 militaire \u00e9tait diff\u00e9rente de Niaye Thiokers, pourtant c\u2019\u00e9tait le m\u00eame quartier. Avec ma femme, on se conna\u00eet depuis qu\u2019on est tout petit, on habitait donc le m\u00eame quartier, mais elle habitait \u00e0 Niaye Thiokers et je me rappelle elle me disait : \u00ab\u2009Ah toi tu habites \u00e0 Rebeuss, me parles pas de\u2026\u2009\u00bb. Cette dynamique-l\u00e0, elle existait et elle existe encore. Les gens qui habitent au Plateau et dans les quartiers un peu plus organis\u00e9s g\u00e9opolitiquement, ont tendance \u00e0 se mettre au-dessus\u2026 on fonctionne encore comme \u00e7a\u2026 C\u2019est un vrai probl\u00e8me, je pense que le genre de projet comme le v\u00f4tre permettra de sortir ces quartiers-l\u00e0 de leur neutralit\u00e9. Je parle de neutralit\u00e9 parce que c\u2019est des quartiers qui sont inconnus, et pourtant il y a des gens qui sont cent fois plus intelligents que ceux du Plateau, que ceux des beaux quartiers, comme on pourrait dire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Maintenant quand je me connecte \u00e0 Dakar, je suis triste, je n\u2019y vais pas la journ\u00e9e, j\u2019y vais que le soir, parce que je n\u2019ai aucun plaisir \u00e0 me balader\u2026 Il n\u2019y a plus cette dynamique que l\u2019on connaissait quand on \u00e9tait petit, cette image, le march\u00e9 Sandaga, les cin\u00e9mas, le Camp, Rebeuss, Niaye Thiokers\u2026 toutes ces choses-l\u00e0 on disparu\u2026<br>Quel est l\u2019int\u00e9r\u00eat de faire une ville dont on va chercher une image aux \u00c9tats-Unis ou \u00e0 Montr\u00e9al pour la poser ici. Est-ce qu\u2019on consomme l\u2019espace de la m\u00eame mani\u00e8re\u2009? Une famille s\u00e9n\u00e9galaise a une mani\u00e8re de consommer l\u2019espace : elle a besoin d\u2019un espace int\u00e9rieur et d\u2019un espace ext\u00e9rieur. Vous ne pouvez pas mettre une famille s\u00e9n\u00e9galaise dans un appartement, parce que dans nos activit\u00e9s journali\u00e8res, on a des activit\u00e9s qui sont forc\u00e9ment faites \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Je parle de la cuisine, je parle du linge, je parle des d\u00e9bats, \u00e9changes dans la cour\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Prenez n\u2019importe quelle ethnie s\u00e9n\u00e9galaise que ce soit les S\u00e9r\u00e8res, les Bassari, les L\u00e9bous, les Diolas, notre mani\u00e8re de fonctionner dans l\u2019espace, c\u2019est toujours avec un espace central, et on est autour. Chez les L\u00e9bous il y a trois espaces : le djaraf, le ndey ji rew et le saltigu\u00e9, qui ont une dynamique politique. Tout autour, ce qu\u2019on appelle le Penc, en fait c\u2019est le village. Et la place du milieu, c\u2019est la place o\u00f9 on se rencontre, ou on \u00e9change, c\u2019est l\u2019arbre \u00e0 palabre, avec le baobab et les femmes. C\u2019est notre histoire. Et on ne peut pas le nier : vous allez \u00e0 Dakar, rue Rafanel, derri\u00e8re, vous avez le Penc de Mbot, vous avez le Penc de Thierigne. Ils sont toujours sur place. Il y a le saltigu\u00e9 qui habite encore dans sa baraque, et en front urbain, un immeuble europ\u00e9en qui se pose l\u00e0\u2026 pourtant les Pencs sont encore sur place. Ce patrimoine immat\u00e9riel c\u2019est important, on ne peut pas faire une table rase de \u00e7a. Mais quand on en parle, les gens disent : \u00ab\u2009Ouh l\u00e0 l\u00e0\u2009! Il r\u00eave\u2009!\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Armin<\/strong> : En tous cas, moi qui suis int\u00e9ress\u00e9 par l\u2019histoire de Niaye Thiokers, pour la premi\u00e8re fois il y a des choses que j\u2019ai entendu aujourd\u2019hui qu\u2019on ne m\u2019a jamais dit. J\u2019ai entendu une histoire du quartier et beaucoup de gens ne la connaissent pas. Nous avons tous cherch\u00e9 dans les archives, on n\u2019a rien trouv\u00e9. C\u2019\u00e9tait une surprise parce qu\u2019on ne pouvait pas imaginer qu\u2019un quartier aussi important n\u2019avait pas d\u2019histoire \u00e9crite. Tout ce qu\u2019on a eu c\u2019est des informations de bouche \u00e0 oreille. (\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Toutes ces choses que je vous dis, quand j\u2019habitais dans le quartier, \u00e7a m\u2019int\u00e9ressait pas. Bon j\u2019\u00e9tais jeune, quand j\u2019ai quitt\u00e9 le quartier, j\u2019avais quinze ans\u2026<br>C\u2019est vrai que je ne me suis pas pr\u00e9sent\u00e9 : je suis Babacar Ndoye, je suis urbaniste, expert immobilier, et architecte \u00e0 mes heures perdues. J\u2019ai commenc\u00e9 des \u00e9tudes d\u2019architecture, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 parce que je m\u2019int\u00e9ressais plus \u00e0 l\u2019urbanisme, \u00e0 l\u2019immobilier, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019habiter\u2026 J\u2019ai boss\u00e9 pendant quatorze ans en France, et depuis 2009, je suis revenu au S\u00e9n\u00e9gal, et j\u2019ai mont\u00e9 un cabinet de conseil en urbanisme et architecture, et je travaille en parall\u00e8le avec Jean Charles Tall \u00e0 l\u2019\u00c9cole d\u2019Architecture. Je suis responsable de l\u2019atelier d\u2019archi et de la connexion avec les \u00e9trangers\u2026<br>En parall\u00e8le, j\u2019adore l\u2019Art, je monte des \u00ab\u2009Off\u2009\u00bb pendant la Biennale. Je travaille avec certains artistes, et je fais des expos, je les aide \u00e0 produire, \u00e0 avoir une visibilit\u00e9\u2026 et \u00e0 mes heures perdues, s\u2019il me reste un peu de temps, je travaille avec une association qui s\u2019appelle \u00ab\u2009Save Dakar\u2009\u00bb qui essaye de g\u00e9rer tout ce qui est environnemental\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Rosa<\/strong> : Comment \u00e7a se fait que l\u2019\u00c9tat n\u2019ait pas de vision politique et que ce soit aussi abandonn\u00e9\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : En fait le probl\u00e8me c\u2019est parce qu\u2019ils ne savent pas\u2026 \u00c0 la place de L\u2019\u00c9cole des Arts ils ont mis une station Total\u2009! D\u00e9j\u00e0 cette dichotomie-l\u00e0 : \u00c9cole des Arts\/station Total, waouh\u2009! Le probl\u00e8me c\u2019est juste que, actuellement, vous allez au Minist\u00e8re de l\u2019Urbanisme, il n\u2019y a pas d\u2019urbanistes, ils sont tous partis \u00e0 la retraite\u2026 Vous allez \u00e0 la DUA, l\u00e0-bas il y en a peut-\u00eatre un\u2026 On n\u2019a pas cette vision de transformer l\u2019urbain, organiser l\u2019espace prospectivement. Dans le cas o\u00f9 la population augmente, on a plus le besoin de consolider, les espaces changent. L\u2019\u00c9tat il a une vision v\u00e9nale des espaces vides. Regardez ce qui s\u2019est pass\u00e9 : l\u00e0 o\u00f9 il y a le Tribunal, c\u2019\u00e9tait des immeubles, des professeurs de l\u2019universit\u00e9, des proviseurs, tout \u00e7a. Donc \u00e0 Sandaga, \u00e0 l\u2019\u00c9cole Militaire, et juste en face de l\u2019\u00c9cole des Arts, il y avait les familles des gens qui travaillaient dans les grandes \u00e9coles. On \u00e9tait encore dans une dynamique administrative qu\u2019on a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 de la colonisation, c\u2019est ce patrimoine-l\u00e0 qui nous est rest\u00e9. Apr\u00e8s, quand on basculait \u00e0 Niaye Thiokers, il y avait des habitats, mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e9caire. En fait, ce que vous voyez aujourd\u2019hui, peut-\u00eatre en un peu plus d\u00e9labr\u00e9, c\u2019est ce qui existait d\u00e9j\u00e0. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait la maison de Douta Seck et on a laiss\u00e9 cette maison tomber dans l\u2019eau : \u00e7a ne d\u00e9range personne\u2026 Donc pour moi c\u2019est vraiment que, pour l\u2019\u00c9tat, il y a juste cet aspect v\u00e9nal. Il ne se rend pas compte qu\u2019une ville doit avoir une \u00e2me, qu\u2019une ville doit avoir une histoire. Comment on fait pour capter les gens\u2009? Qu\u2019est-ce qu\u2019on va essayer de dire aux jeunes, c\u2019est quoi notre patrimoine\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Chaque fois que l\u2019\u00c9tat touche \u00e0 l\u2019espace foncier, c\u2019est un probl\u00e8me. Au S\u00e9n\u00e9gal les gens disent que voil\u00e0, on est venu prendre nos terres\u2026 mais tu n\u2019as pas une dynamique pour organiser les espaces et se dire que dans quelques ann\u00e9es on doit faire quelque chose qui peut \u00eatre int\u00e9ressant et utile pour les populations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Quand on \u00e9tait jeune, on \u00e9tait dans le camp, on voulait aller au cin\u00e9ma, vous savez ce qu\u2019on faisait\u2009? Il y avait les cars rapides qui se garaient, juste le long du camp. Les apprentis demandaient de l\u2019eau, donc on leur donnait des bouteilles d\u2019eau, et ils nous donnaient vingt-cinq francs \u00e0 chaque fois. On avait trois bouteilles, on avait soixante-quinze francs, on allait au cin\u00e9ma El Malick. \u00c0 l\u2019\u00e9poque c\u2019\u00e9tait soixante-quinze francs la s\u00e9ance. Et \u00e7a, pour moi, quand je passe l\u00e0-bas, je pense \u00e0 \u00e7a et je pleure.<br>Il y avait un terrain de basket dans notre rue, un terrain de football, un terrain de tennis dans l\u2019\u00c9cole des Arts, en face du b\u00e2timent. Donc tous ces \u00e9quipements qui servent aux populations, de loisirs, de\u2026 Un choix de consommer l\u2019espace qui n\u2019est pas contraint ou subi, mais un choix qu\u2019on fait vraiment parce qu\u2019on a envie d\u2019agr\u00e9ment\u2026 l\u00e0, toutes ces choses-l\u00e0 ont disparu. On va \u00e0 Dakar parce qu\u2019on va au Tribunal, \u00e0 la Station Total\u2026 Le terminus des cars rapides, je passe m\u00eame pas devant tellement j\u2019ai \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9. Je le contourne, jamais je suis rentr\u00e9 dedans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Et malgr\u00e9 \u00e7a, c\u2019\u00e9tait des quartiers o\u00f9 les gens \u00e9taient carr\u00e9 quoi. Le Niaye Thiokers que vous voyez maintenant c\u2019est pas le Niaye Thiokers qu\u2019on a connu quand on \u00e9tait jeune. En termes de respect, en terme relationnel, d\u2019\u00e9changes entre les familles, c\u2019\u00e9tait pas du tout comme \u00e7a, les gens \u00e9taient dans un partage ph\u00e9nom\u00e9nal. La petite histoire : ce que je faisais, ce que ma femme faisait, dans le camp militaire, pour me dire que son p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0-bas, elle mettait un drapeau au balcon\u2009! (rires)<br>Alors moi je me mettais le long de la cl\u00f4ture, s\u2019il y avait un drapeau\u2026 Parce que, vous savez comment c\u2019\u00e9tait, on pouvait pas aller draguer si les parents\u2026 Pour vous dire que ce relationnel-l\u00e0\u2026<br>Pour moi c\u2019est des liens\u2026 c\u2019est \u00e7a qui fait une ville\u2026 c\u2019est \u00e7a qui fait que cette ville a une identit\u00e9, il y a des gens qui sont l\u00e0. On faisait pas de b\u00eatises parce qu\u2019on savait qu\u2019\u00e0 telle heure Mme G\u2026 \u00e9tait devant sa porte, ou que son mari \u00e9tait sur son balcon de telle heure \u00e0 telle heure, donc, il y avait des rep\u00e8res urbains, des rep\u00e8res sociaux, et pleins d\u2019indicateurs qui \u00e9taient dans le quartier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Armin<\/strong> : \u00c0 l\u2019image de tous les quartiers populaires du monde, le d\u00e9veloppement a fait que beaucoup de choses ont disparu, et la meilleure fa\u00e7on de se les rem\u00e9morer, c\u2019est les souvenirs. \u00c0 Niaye Thiokers, des gens pensaient que la meilleure fa\u00e7on de faire face au Plateau, c\u2019\u00e9tait de conserver cette mentalit\u00e9 de la vie en communaut\u00e9 comme chez les L\u00e9bous. Chez les L\u00e9bous c\u2019est des concessions, c\u2019est plusieurs familles dans un quartier. Si aujourd\u2019hui on devait refaire le quartier de Niaye Thiokers, qu\u2019est-ce qu\u2019on devrait revoir par rapport \u00e0 la situation actuelle\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : C\u2019est difficile de r\u00e9pondre \u00e0 \u00e7a parce que je suis pas all\u00e9 dans le quartier de Niaye Thiokers depuis tr\u00e8s longtemps. Mais quand m\u00eame pour moi, un quartier a besoin de rep\u00e8res. Forc\u00e9ment en se baladant dans le quartier, vous qui le connaissez mieux que moi maintenant, vous avez certainement des points de rep\u00e8re, des points de rencontre que vous avez pu identifier qui sont vraiment essentiels au quartier. Il y a plein de puits qui ont \u00e9t\u00e9 bouch\u00e9s, il doit certainement en rester\u2026 Je pense qu\u2019il y a certains potentiels qu\u2019on doit essayer de revaloriser. Apr\u00e8s, on ne peut pas faire autrement : la modernit\u00e9 arrive, on est forc\u00e9ment oblig\u00e9s de densifier, forc\u00e9ment oblig\u00e9s de changer nos mani\u00e8res de voir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Mamadou Khouma Gueye<\/strong> : Moi, \u00e7a me fait penser \u00e0 deux choses : qu\u2019est-ce qui est patrimoine universel de l\u2019humanit\u00e9\u2009? Qu\u2019est-ce que pour nous S\u00e9n\u00e9galais on doit consid\u00e9rer comme notre patrimoine\u2009? Parce que ce qu\u2019on consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement comme patrimoine, c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement li\u00e9 \u00e0 la colonisation\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Il y a plusieurs choses : il y a l\u2019aspect \u00ab\u2009patrimoine UNESCO\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009universel\u2009\u00bb comme vous l\u2019appelez, \u00e7a, pour moi, c\u2019est encore de la colonisation. Je ne rentre pas dans cette dynamique du \u00ab\u2009c\u2019est bien c\u2019est pas bien\u2009\u00bb, je ne veux pas juger, je veux juste avoir l\u2019int\u00e9r\u00eat en termes de recherche. Le patrimoine de Gor\u00e9e, le patrimoine de Saint-Louis, pour moi en termes de recherche, \u00e7a n\u2019a pas un grand int\u00e9r\u00eat. Le patrimoine, c\u2019est une trace de l\u2019histoire, c\u2019est un temps de l\u2019histoire, \u00e7a existe, on l\u2019a v\u00e9cu. On le vit encore tous les jours : quand on se balade dans les rues de Dakar, on a encore des b\u00e2timents coloniaux. Donc \u00e7a, \u00e7a a exist\u00e9 et \u00e7a existe encore. C\u2019est un patrimoine, c\u2019est notre patrimoine, m\u00eame s\u2019il est hybride, on l\u2019a quand m\u00eame sur nos territoires. Est-ce que ce patrimoine-l\u00e0 est adapt\u00e9 \u00e0 nos besoins \u00e0 nous\u2009? C\u2019est peut-\u00eatre la question qu\u2019il faut se poser. Comme je disais tout \u00e0 l\u2019heure, en termes d\u2019usage de l\u2019espace, on a une mani\u00e8re totalement diff\u00e9rente, et m\u00eame en termes de climat. Nous, dans notre cellule familiale on a : papa, maman, les enfants, il y a l\u2019oncle, la tata, le cousin, la ni\u00e8ce, et peut-\u00eatre les grands-parents\u2026 donc, une cellule familiale qui est beaucoup plus grande en termes de besoin d\u2019espace int\u00e9rieur\u2026 quand on fait des logements, on ne les adapte pas \u00e0 notre cellule familiale. On a tendance \u00e0 faire deux chambres salon, au maximum c\u2019est trois couchages, donc les enfants, les parents, et tous les autres ascendants, on les met dans la m\u00eame pi\u00e8ce, et donc \u00e7a marche pas. C\u2019est vrai, vous sortez un peu de Dakar, on vous dit il y a des viols, il y a de l\u2019inceste, mais c\u2019est normal quand on vit dans cette promiscuit\u00e9-l\u00e0\u2026<br>Donc, nos espaces ont besoin d\u2019\u00eatre grands parce qu\u2019on a diff\u00e9rentes tranches d\u2019\u00e2ge dans la cellule familiale. Nos espaces ont besoin d\u2019\u00eatre diff\u00e9rents parce qu\u2019on a tendance \u00e0 laver \u00e0 la grande eau. C\u2019est \u00e7a les usages qu\u2019on doit adapter \u00e0 nos lieux d\u2019habitation et \u00e0 nos lieux ext\u00e9rieurs de vie. Ici, 80 % de la population marche, ce n\u2019est pas faute de moyens de transport adapt\u00e9s, mais parce qu\u2019au village il n\u2019y a pas de voitures. Les villes qui sont pas colonis\u00e9es, comment elles sont\u2009? Vous avez des routes qui ne sont pas larges : elles font 1,20 m, 1,40 m. Les habitants ne connaissent pas la voiture : ils se d\u00e9placent \u00e0 dos d\u2019\u00e2ne ou \u00e0 charrette. Nous, on a connu la voiture parce qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9s, et donc on a organis\u00e9 les espaces en fonction de la voiture\u2026<br>Il faut faire basculer le patrimoine au XXIe en sorte d\u2019essayer d\u2019adapter ces choses-l\u00e0 \u00e0 nos mani\u00e8res de consommer l\u2019espace, \u00e0 nos mani\u00e8res de nous d\u00e9placer, \u00e0 nos mani\u00e8res de vivre tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Donc pour revenir sur ce que tu disais : cette mat\u00e9rialit\u00e9-l\u00e0 qui est visible, c\u2019est un patrimoine qui est comme une \u00e9gratignure parce qu\u2019il y a eu oppression, il y a eu s\u00e9gr\u00e9gation, il y a eu tout \u00e7a\u2026 Je pense qu\u2019il faut passer le cap : il est pr\u00e9sent, on l\u2019accepte, on avance. M\u00eame si la boulimie fonci\u00e8re est l\u00e0, nous on est encore l\u00e0. C\u2019est un quartier qu\u2019il faut valoriser. Essayer de faire en sorte que ce quartier r\u00e9siste malgr\u00e9 la difficult\u00e9 : une ville doit avoir une histoire. Vous allez \u00e0 Malick, \u00e0 Ngor, vous rentrez dans une maison, apr\u00e8s un kilom\u00e8tre vous pouvez sortir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, parce que les concessions L\u00e9bous se collent les unes aux autres : il n\u2019y a pas d\u2019espace priv\u00e9, parce qu\u2019on consid\u00e8re qu\u2019on est une communaut\u00e9. Chacun a peut-\u00eatre son espace, mais il y a l\u2019espace collectif de partage. Nous, au quartier de Niayes Thiokers, au quartier de Rebeuss, \u00e0 la cit\u00e9 Lat Dior, c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a, parce que c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on fonctionnait culturellement. Maintenant on devient de plus en plus europ\u00e9ens. Parce qu\u2019on a le costard, parce que je sais pas quoi\u2026 Alors que non\u2009! C\u2019est pas l\u00e0 qu\u2019on doit aller\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Donc, toutes ces choses-l\u00e0 il faut les prendre en ligne de compte. Pour moi, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00c9tat \u00e0 failli, dans ces diff\u00e9rentes cultures urbaines. L\u2019histoire de l\u2019organisation urbaine de Dakar est faite de d\u00e9guerpissements successifs : on conna\u00eet tous l\u2019incendie de Fass en 1984\u2026 Fass, quartier totalement pr\u00e9caire \u00e0 la limite de la M\u00e9dina. \u00c0 l\u2019origine, c\u2019\u00e9tait un champ et parce que c\u2019\u00e9tait un colon qui \u00e9tait propri\u00e9taire, \u00e7a n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement urbanis\u00e9. Et aujourd\u2019hui encore, ce quartier n\u2019est pas assaini. Petit \u00e0 petit, le propri\u00e9taire a vendu, on a fait des fronts urbains en HLM et mont\u00e9 des b\u00e2tis.<br>Hockh par exemple, c\u2019\u00e9tait un Penc dans le centre de Dakar-Plateau, et il s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 la M\u00e9dina. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les douze Pencs L\u00e9bous, c\u2019\u00e9taient douze familles L\u00e9bous qui \u00e9taient dans le centre-ville du Plateau. Comme \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 dans toutes les villes du monde lorsqu\u2019il y a une surcharge de population sans assainissement, il y a eu des maladies : la peste et tout \u00e7a\u2026 Entre 1905 et 1914, le quartier de la M\u00e9dina a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, le pr\u00e9texte c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste, mais en fait, c\u2019\u00e9tait plus pour sortir les L\u00e9bous du quartier du Plateau, pour pouvoir plus l\u2019urbaniser et l\u2019organiser. Et c\u2019est apr\u00e8s que six Pencs sont rest\u00e9s au centre-ville Plateau et six sont venus \u00e0 la M\u00e9dina. Maintenant c\u2019est un patrimoine class\u00e9. La mosqu\u00e9e de Santhiaba par exemple\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Piniang<\/strong> : M\u00eame avant ce projet, je m\u2019\u00e9tais toujours int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 certains ph\u00e9nom\u00e8nes par rapport \u00e0 cette fa\u00e7on de penser sans tenir compte des r\u00e9alit\u00e9s\u2026 peut \u00eatre qu\u2019il y a une \u00e9volution sur ces choix-l\u00e0, parce que tous les cabinets qui viennent s\u2019installer \u00e0 Dakar, la plupart des gens se sont form\u00e9s \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, ces personnes sont venues avec l\u2019influence occidentale : par exemple on voit de plus en plus l\u2019utilisation du verre dans tous les nouveaux b\u00e2timents\u2026 Ma question c\u2019est : est-ce que la modernit\u00e9 c\u2019est par rapport au choix des mat\u00e9riaux\u2009? C\u2019est quoi la modernit\u00e9\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Pour moi la modernit\u00e9 c\u2019est pas le choix des mat\u00e9riaux. Construire \u00e0 Dakar en verre \u00e7a n\u2019a pas de sens. Par exemple vous prenez l\u2019immeuble d\u2019Orange une vraie fa\u00e7ade en verre expos\u00e9e plein ouest : le soleil \u00e0 partir de 14 heures jusqu\u2019\u00e0 18 heures, les rayons de soleil sont tr\u00e8s tr\u00e8s chauds et tapent sur une fa\u00e7ade en verre, \u00e7a fait un effet de serre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tu mets la clim, \u00e7a sert \u00e0 rien et \u00e7a co\u00fbte beaucoup d\u2019argent. Ils ont essay\u00e9 de rattraper le tout avec des moucharabi\u00e9s quelque temps apr\u00e8s. Mais, est-ce que le verre c\u2019est la modernit\u00e9 ou pas\u2009? Oui et non, parce qu\u2019on peut construire un b\u00e2timent en terre, rentrer dedans et c\u2019est super-moderne. Pour nous, la modernit\u00e9, \u00e7a rime avec du b\u00e9ton, du verre, de l\u2019acier, alors que moi, je rel\u00e8ve le d\u00e9fi de vous amener une maison en terre, compl\u00e8tement en terre, hypermoderne. Vous rentrez \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et il fait frais, m\u00eame s\u2019il fait 40 \u00b0 dehors\u2026 Pour moi la modernit\u00e9 ce serait plut\u00f4t dans des aspects de confort\u2026 Au village ils font 10 km \u00e0 pied pour avoir du bois : pour moi, la modernit\u00e9, ce serait de faciliter les choses dont on a besoin. Faciliter les usages. (\u2026) D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de se poser pour faire un bilan de tout \u00e7a, et de dire maintenant o\u00f9 on va et comment on y va.<br>Un exemple tr\u00e8s simple : on a actuellement la zone de Damniado, le P\u00f4le urbain de Damniado. On nous dit c\u2019est un P\u00f4le urbain, on nous dit c\u2019est une \u00ab\u2009ville nouvelle\u2009\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Piniang<\/strong> : Smart City\u2009\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Oui, une Smart City avec une autoroute qui passe au milieu et pas de moyen de franchissement possible ni en voiture ni \u00e0 pied, moi j\u2019ai jamais vu \u00e7a\u2009! Une Smart City c\u2019est une interconnexion, la ville elle doit \u00eatre innerv\u00e9e de tout ce dont on a besoin pour une Smart City\u2009. Quand j\u2019ai besoin de mon pain, je vais \u00e0 300 m\u00e8tres, et je vais \u00e0 pied. Quand j\u2019ai besoin d\u2019un pharmacien ou d\u2019un autre service, je sais que c\u2019est \u00e0 450 m\u00e8tres, je vais le faire \u00e0 pied. Dans la t\u00eate, mentalement on est connect\u00e9 comme \u00e7a, au-del\u00e0 de six cents, sept cents m\u00e8tres, on a tendance \u00e0 prendre la voiture\u2026 Nous, s\u00e9n\u00e9galais, on prend la voiture tout le temps\u2009! \u00c7a, c\u2019est notre force\u2009! On a besoin de se garer l\u00e0, l\u00e0\u2026 m\u00eame si on pouvait on se garerait \u00e0 l\u2019\u00e9tage\u2009! J\u2019ai \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 deux fois \u00e0 la DUA \u2014 la DUA maintenant c\u2019est la DGUA, Direction G\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Urbanisme et de l\u2019Architecture \u2014 donc j\u2019y vais, on me pr\u00e9sente le projet, en termes de services, en termes de mobilit\u00e9\u2026 je dis : d\u2019accord, vous me dites que vous mettez 40 % de social en habitat 60 % de standing : \u00e7a, \u00e7a marche pas, parce que l\u00e9galement c\u2019est 80 % de social et 20&nbsp;% de standing, en termes de familles. Vous me dites que vous mettez des petits logements, des studios \u00e0 17 millions, alors qu\u2019\u00e0 Dakar une famille c\u2019est quinze personnes minimum, un studio \u00e7a marche pas. Et en plus vous me mettez une autoroute au milieu\u2009! \u00c7a, \u00e7a marche encore moins\u2009! \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, je n\u2019ai plus \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 ni au minist\u00e8re ni \u00e0 la DGUA\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Armin<\/strong> : Par rapport \u00e0 ce qui s\u2019est dit sur le patrimoine, on n\u2019est pas oblig\u00e9s de suivre textuellement ce qu\u2019on applique ailleurs ou ce qu\u2019on applique ici, \u00e7a peut-\u00eatre juste des r\u00e9f\u00e9rences pour repartir sur de nouvelles bases. Djibril Diop Mambety, je suis presque s\u00fbr qu\u2019il est parti des choses les plus simples. Quand tu regardes ses films, c\u2019est comme si on parle de toi, il nous interpelle parce qu\u2019il a retrac\u00e9 l\u2019histoire des gens du commun.<br>Je pense que le choix d\u2019\u00eatre soi-m\u00eame est un courage qu\u2019il ne faut pas abandonner : nous avons \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9s, nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, nous avons eu des connaissances universelles, nous avons tous appris la m\u00eame histoire\u2026 maintenant, est-ce que nous devons rester dans ce commun acquis ou bien est-ce qu\u2019on doit se ressourcer par rapport \u00e0 notre propre histoire\u2009? Parce que, si nous devons adapter notre vie th\u00e9oriquement, il faut aussi l\u2019adapter \u00e0 nos r\u00e9alit\u00e9s socioculturelles, nos r\u00e9alit\u00e9s sociopolitiques\u2026 Est-ce qu\u2019il est encore temps de nous r\u00e9approprier notre propre histoire. \u00c0 mon avis, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 nous en sommes pour Niaye Thiokers. Parce qu\u2019au plan politique, ce quartier n\u2019a pas une chance de r\u00e9sister, il y a la sp\u00e9culation, les gens sont tr\u00e8s pauvres : \u00e0 800\u2009000 francs le m2, ils sont tent\u00e9s\u2026 Il y a des gens qui r\u00e9sistent qui disent : \u00ab\u2009Je suis visc\u00e9ralement li\u00e9 \u00e0 cette terre, j\u2019ai envie de mourir ici\u2026\u2009\u00bb, m\u00eame si ce qu\u2019ils disent est vrai, ceux qui viennent de na\u00eetre n\u2019ont pas cette mentalit\u00e9.<br>Demandez \u00e0 tous les gens de Niaye Thiokers : vous connaissez le patrimoine\u2009? ils vous diront : Mais qu\u2019est-ce que c\u2019est le patrimoine\u2009? Nous on a envie de vivre d\u00e9cemment, d\u2019avoir une belle voiture et une belle maison\u2026<br>Ils ne sont pas encore pr\u00eats \u00e0 conserver leur maison telle qu\u2019elle est. Nous n\u2019avons pas cette culture\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Ce que disait Armin, c\u2019est tr\u00e8s important. Il \u00e9tait en train de nous dire qu\u2019on a eu une formation plut\u00f4t europ\u00e9enne, mais qu\u2019en est-il de nous\u2009? Quel int\u00e9r\u00eat on porte au patrimoine, ou \u00e0 nos mani\u00e8res de vivre, \u00e0 nos territoires, \u00e0 nos biens\u2009? La premi\u00e8re des priorit\u00e9s au S\u00e9n\u00e9gal pour n\u2019importe quel chef de famille, c\u2019est la d\u00e9pense quotidienne. Il n\u2019a pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, pas \u00e0 dire il faut qu\u2019on conserve ci ou \u00e7a\u2026 non, il faut qu\u2019il dise : je vais voir comment je fais pour remplir mon frigo, et chauffer la marmite pour les enfants. Et quand on est dans une dynamique comme \u00e7a, c\u2019est difficile de pouvoir se poser, et de se dire : OK, faisons des recherches sur le patrimoine, sur comment on peut le mettre en valeur, et quel est d\u2019ailleurs le patrimoine mat\u00e9riel, immat\u00e9riel, transmit ou inn\u00e9\u2026 il n\u2019a pas ces attentes-l\u00e0. Le vieux qui est \u00e0 Niaye Thiokers, qui a sa concession originellement, lui, il a toute une histoire avec le quartier. Mais la personne qui est juste venue, qui est locataire ou la deuxi\u00e8me ou la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration, ils s\u2019en fichent. D\u2019ailleurs ce qui se passe en g\u00e9n\u00e9ral, m\u00eame \u00e0 Dakar, quand il y a les enfants ou les petits-enfants : c\u2019est eux qui vendent les terres, parce qu\u2019ils n\u2019ont pas cet attachement dont parlait Armin. Ce qui est dans les tripes, ces histoires de quartier, ces \u00e9changes avec les autres, les vieux du quartier\u2026 La deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration n\u2019a pas \u00e7a : ils vont penser v\u00e9nal\u2026 800\u2009000 mille francs le m2, qu\u2019est ce qu\u2019on fait\u2009? On vend, on part\u2009!\u2026 pour habiter ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Rosa<\/strong> : On a l\u2019impression de parler des racines, de l\u2019identit\u00e9, du pass\u00e9, des racines, de chez soi, de notre appartenance\u2026 Mais ce que j\u2019ai appris de ce quartier et qui m\u2019a beaucoup touch\u00e9, c\u2019est le fait que Niaye Thiokers \u00e9tait compos\u00e9 d\u2019une multiplicit\u00e9 de cultures\u2026 Tu avais des Maures, des Libanais, des Mauritaniens, des Cap-Verdiens, des S\u00e9n\u00e9galais\u2026 Parce que c\u2019\u00e9tait aussi un lieu de passage. C\u2019\u00e9tait un lieu o\u00f9 les gens pouvaient aller pour se r\u00e9fugier, pour sortir de leurs probl\u00e8mes\u2026 Il y avait des brigands qui avaient des choses \u00e0 cacher, mais c\u2019\u00e9tait un lieu o\u00f9 tu pouvais te recr\u00e9er, o\u00f9 tu pouvais rena\u00eetre\u2026 Tout ce m\u00e9tissage, cette multi-culturalit\u00e9 qui cr\u00e9e du chaos, de la confusion, du danger, \u00e7a nous appartient \u00e0 tous\u2026 Il y a peut-\u00eatre un mauvais c\u00f4t\u00e9, mais tout ce croisement-l\u00e0, c\u2019est aussi ce qui fait la richesse de Niaye Thiokers, qui a fait que les artistes ont \u00e9t\u00e9 tellement inspir\u00e9s par ce lieu et qui fait aussi qu\u2019une conscience politique se soit forg\u00e9e l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Armin<\/strong> : Les trois cat\u00e9gories sociales \u00e0 Niayes Thiokers c\u2019\u00e9tait les propri\u00e9taires, les autres c\u2019\u00e9tait des maisons environnantes o\u00f9 habitaient les L\u00e9bous et les gens plus ou moins nantis, et la troisi\u00e8me cat\u00e9gorie c\u2019\u00e9tait ceux qui habitaient des taudis, des gens qui venaient de l\u2019int\u00e9rieur du pays et de la sous-r\u00e9gion. Un L\u00e9bou qui habitait \u00e0 Ouakam a fait des petits baraquements qu\u2019il louait \u00e0 des gens qui travaillaient au march\u00e9 la menace (la menace veut dire le Plateau). Ils allaient l\u00e0-bas travailler et ils revenaient \u00e0 Niaye Thiokers pour dormir, parce qu\u2019ils ne pouvaient pas aller ailleurs parce que tout \u00e9tait des espaces mar\u00e9cageux. Avec le temps, ces gens se sont habitu\u00e9s \u00e0 ce quartier, ils y ont cr\u00e9\u00e9 des familles\u2026 Ils sont devenus amis avec les natifs du quartier. Apr\u00e8s, on n\u2019a pas pu distinguer qui vient de Niaye Thiokers et qui vient de l\u2019ext\u00e9rieur. L\u00e0, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une richesse, effectivement. Ensuite, il y a des gens qui n\u2019ont pas eu le temps d\u2019\u00eatre \u00e9duqu\u00e9s parce qu\u2019ils n\u2019avaient pas de femmes avec eux. Il n\u2019y avait plus de norme, c\u2019\u00e9tait des petites ruelles o\u00f9 les gens passaient et revenaient\u2026 on ne savait pas qui habite ici ou quoi\u2026 Maintenant avec le temps ils ont formalis\u00e9 tout \u00e7a pour devenir des propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es. Mais tout ce qu\u2019on peut dire c\u2019est que Niaye Thiokers a perdu son \u00e2me\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><strong>Babacar Ndoye<\/strong> : Et puis c\u2019\u00e9tait un lieu d\u2019exutoire. Vous avez tous vu Borom Sarret\u2026 Borom Sarret \u00e7a a marqu\u00e9 vraiment la fronti\u00e8re entre la ville coloniale et les taudis de Niaye Thiokers et de Rebeuss. C\u2019\u00e9tait le lieu o\u00f9 quand les gens se retrouvaient l\u00e0-bas, apr\u00e8s le travail au March\u00e9 Sandaga et au Plateau, c\u2019\u00e9tait un peu : y\u2019en a marre du colon avec toutes ses r\u00e8gles\u2026 On n\u2019a pas le droit de monter en charrette, on a pas le droit de jeter des trucs, on a pas le doit de marcher le long du trottoir\u2026 Il y avait plein plein plein de r\u00e8gles comme \u00e7a, que les gens indig\u00e8nes, comme on nous nommait, n\u2019acceptaient pas\u2026 Parce que quoi qu\u2019on dise, il y avait en permanence une sorte d\u2019oppression qui \u00e9tait sur leur t\u00eate\u2026 il y avait toujours cette tendance de confrontation. Quand on arrivait \u00e0 Niaye Thiokers, c\u2019\u00e9tait un peu le lieu de libert\u00e9, d\u2019\u00e9change entre nous, sans m\u00e9lange avec le colon. Et \u00e7a, c\u2019est vraiment cette \u00e2me-l\u00e0, cette racine-l\u00e0 qu\u2019il faut garder.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conversation avec Rosa Spaliviero, Armin Kane, Piniang, Mamadou Khouma Gueye \/ Dakar \u2013 janvier 2019 Babacar Ndoye : Le quartier de Niaye Thiokers c\u2019\u00e9tait un peu les rescap\u00e9s des villages L\u00e9bous, des Pencs L\u00e9bous qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9s vers la M\u00e9dina. 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